Pendant presque trois semaines après la rentrée de novembre, les enfants ont travaillé comme de petits lutins assidus, chacun prenant soin de fabriquer sa lanterne.
« C’est le jour des surprises ! Qu’allons-nous donc faire aujourd’hui ? Sûrement pas des bêtises, mais quelque chose de très joli. »
Chacun déchire des morceaux de papier de cristal, débouche son tube de colle et assemble les morceaux qui se croisent joliment, créant des motifs que l’on admire à la fenêtre. On agrafe les boîtes de Camembert décorées de magnifiques rubans rouges ou dorés, on perce pour enfiler le fil de fer et, enfin, on attache le bâtonnet de noisetier ramassé en forêt ou sur le bord du chemin par chaque enfant dès le matin.
Il ne reste plus qu’une pièce au puzzle : fixer la bougie. Émerveillés par cette dernière étape, les enfants participent avec intérêt.
Puis, dans l’attente du jour tant espéré de la fête des lanternes, dès l’aube, lorsque la lumière peine à chasser la pénombre dans la classe, nous allumons toutes ces petites lumières, lucioles d’automne, qui réchauffent le cœur des hommes.
Pour illuminer encore davantage la pièce, nous invitons chaque matin les parents à chanter les chants de notre fête. Bien sûr, il faut distribuer les cahiers de chant aux parents, et c’est une tâche presque solennelle pour les enfants. Ils rayonnent de joie à l’idée de partager avec papa ou maman (ou parfois, ô merveille, avec les deux en même temps) leur lieu de vie quotidien, de participer au « bonjour collectif » et d’entendre Turlutin me murmurer à l’oreille « Chez qui il veut aller ce matin ». Les belles voix des enfants et des parents résonnent à l’unisson dans la pièce tandis que le jour se lève doucement. Alors, il est temps de dire au revoir aux papas et aux mamans.
Et puis arrive enfin ce « matin-là » : un jour spécial. Nous n’allons pas réveiller tout de suite les jouets qui dorment encore ; nous allons nous transformer en fiers boulangers. Car « c’est ce soir la Saint Martin, nous allons chanter un brin… ». Nous pétrissons de beaux pains briochés gourmands, que nous partagerons ce soir à la fête des lanternes.
Chacun revêt son tablier. Deux enfants passent chez chacun pour distribuer la farine fine, qui tombe en gros flocons, tandis que deux autres distribuent les pâtons garnis de raisins secs et de pépites de chocolat. Oh mince ! Une pépite de chocolat s’est échappée du petit pain, suivie de son ami le raisin… mais qui sera ravi ? Les petites mains rapides et dégourdies ! Mmmmmm, que c’est bon ! Les parents seront contents ce soir. Et tous ensemble, nous chantons. Bientôt, la bonne odeur des brioches chaudes chatouille nos narines et ravit notre cœur. Les papilles frétillent d’impatience. Mais il faut patienter encore un peu.
Ce soir…
Lorsque la nuit s’accroche peu à peu aux poteaux qui soutiennent les vignes, les familles sont enfin autorisées à suivre le chemin de lumière qui mène du parking jusqu’à la chapelle des bois. Sur la terre rouge sombre, trône, au centre d’un cercle de lumière, une grande lanterne vitrée. L’équipe des jardinières est là, accueillante et silencieuse. Le cercle s’agrandit au fil des minutes. Quelle joie de se sentir entouré, de percevoir cette belle communauté !
Tout le monde est là. Le cœur joyeux, nous entonnons les premiers chants de la fête. Puis, comme des papillons de nuit attirés par la lumière, les jardinières se détachent du cercle et viennent allumer leur lanterne à la bougie centrale. Elles se tournent vers les parents et partagent le feu qui réchauffe et illumine, en cette nuit froide. Alors, des petites lucioles virevoltent dans la nuit.
Sur le chant « Je marche avec ma lanterne, ma lanterne marche avec moi », nous entamons notre marche nocturne. Le chemin est éclairé par des centaines de petites lumières vacillantes. Notre cortège lumineux glisse dans la forêt, sous les arbres et sur les feuilles qui crissent. Les chants résonnent joyeusement. Les jardinières, les aides jardinières et les volontaires en service civique se placent à des points stratégiques du cortège pour que les chants coulent sans interruption.
De retour au point de départ, lorsque les dernières perles lumineuses ont rejoint le cercle autour de notre lanterne de verre, nos aides jardinières passent discrètement, un magnifique panier décoré autour du bras, et glissent dans la main d’un enfant au hasard un petit pain, à partager avec son voisin. Et tous ensemble, nous chantons : « C’est ce soir la Saint Martin… »
Notre belle et courte fête touche à sa fin. Chers parents, grands-parents, amis et enfants, avant de nous quitter, nous chantons un dernier chant de bonne nuit. Peut-être que les petits animaux, bien cachés au fond de leur terrier, nous écoutent et nous regardent du coin de l’œil. Alors nous chantons aussi pour eux, avant de regagner, nous aussi, notre terrier bien chaud.
« Doucement, doucement, doucement s’en va le jour, doucement, doucement à pas de velours… »
Sans bruit, les enfants, accompagnés de leurs parents, s’en retournent doucement.
Ce soir-là, les enfants s’endormiront en gardant dans leur cœur l’image d’une communauté d’hommes se réchauffant les uns les autres au cœur de la nuit froide, partageant la lumière et le pain qui réchauffe les entrailles. Plus tard, si un jour ils traversent la solitude profonde, la nuit froide et sombre, ils s’en souviendront… et ils vivront.
Anne Fleur VILLIOT, jardinière du matin


